La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne : du sang, de la sueur et des larmes ?

« On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens ». La célèbre formule du Cardinal de Retz pourrait bien s’appliquer à Theresa May. Premier ministre britannique depuis le 13 juillet 2016, elle n’a toujours pas annoncé sa stratégie pour matérialiser la rupture avec l’Union européenne décidée par les électeurs britanniques le 23 juin. Tout juste a-t-elle indiqué son intention d’acter formellement la séparation d’ici mars 2017, en activant l’article 50 du Traité de fonctionnement sur l’Union européenne, donnant ainsi le coup d’envoi des négociations sur l’avenir des relations entre Londres et les capitales européennes.

Si, à première vue, cette décision de quitter l’Union européenne semble constituer l’aboutissement d’un séparatisme britannique amorcé il y a bien des années par un refus d’adhésion à la monnaie unique, il serait hâtif de voir en Theresa May la parfaite héritière de cette Madame Thatcher honnie du chanteur Renaud. Ainsi, depuis son entrée au sein des institutions communautaires en 1973, la Grande-Bretagne n’a eu de cesse de faire preuve de son approche purement utilitariste, cherchant à maximiser les avantages et à réduire le coût de son engagement européen. Le fameux « I want my money back » prononcé par la dame de fer, qui résonne encore dans les couloirs de Bruxelles, adossé à des fins de non-recevoir aux perspectives fédérales imaginées par « Monsieur Delors », en est l’illustration.

Rappelant furieusement la posture gaullienne envers une construction européenne acceptée sous réserve d’être profitable à la France, souvenons-nous du compromis de Luxembourg, la politique britannique a désormais vécu. Theresa May est investie de la lourde charge de construire une nouvelle relation avec les 27 pays de l’Union, ce qui ne sera pas si simple compte tenu des défis en question.

Il convient d’édicter rien de moins qu’un nouveau cadre pour les relations commerciales ainsi que les conditions de circulation des personnes entre les deux rives de la Manche. Cela pourrait avoir des conséquences durables pour l’économie britannique, en particulier sur le secteur financier londonien, qui représente outre-Manche près de 8% du PIB.

Theresa May le sait et semble se préoccuper de la perspective d’une recomposition de son économie. A rebours de l’héritage thatchérien, elle a en ce sens annoncé dès juillet dernier un plan de réindustrialisation du pays, espérant que le contexte de baisse du sterling soutienne la compétitivité de ses entreprises.

La déconfiture du parti travailliste, englué dans des luttes intestines entre le chef de l’opposition Jeremy Corbyn et des parlementaires frondeurs, lui donne l’opportunité d’investir des thèmes chers au Labour et de toucher un électorat déçu. La locataire du 10 Downing Street affirme ainsi une ligne originale, ferme sur l’immigration et quasi-colbertiste sur l’économie.

Arrivée au pouvoir suite à la démission de son prédécesseur David Cameron, qui avait initié le référendum de juin, le nouveau Premier ministre sait bien que sa légitimité n’est pas la même que si elle avait été porté au gouvernement par des élections législatives victorieuses. Face à un Parlement de Westminster majoritairement favorable au Remain, Theresa May est consciente que son salut politique passe par la réaffirmation constante du choix qui a été majoritaire dans les urnes.

La formule « Brexit means Brexit » est devenue son fil d’Ariane. Un slogan qui lui permet de rassurer.  Sans toutefois dévoiler dans le détail les conditions du Brexit, susceptibles de lui aliéner la frange la plus europhile de sa majorité, soucieuse de maintenir des relations étroite avec le continent.

Celui-ci, essentiellement spectateur des querelles londoniennes, s’enquiert également de la position britannique avec gravité. Berlin n’a aucun intérêt à voir restreints ses échanges avec son troisième importateur, d’autant que 2017 sera pour Angela Merkel une année électorale. La relation entre Paris et Londres, marquée par une importante coopération militaire et diplomatique, n’en est pas moins féconde, bien que souvent heurtée. Autant d’éléments qui interrogent sur  l’attitude des pays européens face à la Grande-Bretagne.

Nombreux sont les observateurs qui évoquent l’idée d’un Brexit « punitif » pour tordre le cou aux eurosceptiques de toute nationalité. Or, compte tenu des avantages que chacun tire de sa relation avec l’île, on peut être tenté de répondre que l’idéologie cède en politique souvent le pas aux intérêts. Et qu’en l’espèce, il sera difficile de faire converger 27 positions différentes face à un gouvernement britannique droit dans ses bottes.

« J’ai beaucoup moins d’admiration pour Napoléon depuis que j’ai dirigé une coalition » disait le Maréchal Foch. La négociation qui s’annonce pourrait une nouvelle fois voir le gouvernement de sa majesté, aux prises avec une Europe désunie, tenter d’entretenir les divisions continentales pour mieux en jouer. Et à ce jeu-là, les siècles passés nous enseignent que ce sont souvent les Britanniques qui gagnent.

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