Mémoires d’outre-Manche: l’Angleterre, cri du coq ou chant du cygne?

Un nuage de lait et un ciel de grues. Voilà le premier aperçu d’Albion qui s’offre au visiteur sorti de la gare Victoria, où le chantier perpétuel qu’est la capitale britannique accorde aux ouvriers quelques instants, histoire de siroter leur breuvage, aux pieds de la statue du Maréchal Foch.

Plus que jamais, Londres apparaît bouillonnante, à mesure que se déversent dans ses rues les milliers de supporteurs venus du monde entier pour assister à la coupe du monde de rugby . Lancée à la poursuite de Paris dans la course à la première destination touristique mondiale, dans la dynamique des jeux olympiques de 2012, la popularité de la ville n’est plus à démontrer. Pas plus que ses atouts, faits de cet alliage de traditions séculaires et d’hypermodernité connectée.

Dans l’enceinte du très contemporain Barbican Center, Benedict Cumberbatch fait accourir par centaines les représentants d’une génération biberonnée aux séries télévisées,  pour l’entendre reprendre le célèbre soliloque d’Hamlet. Des marchés de Shoreditch aux magasins de Picadilly, l’effigie d’une Elisabeth II rayonnante, détenant depuis quelques jours le record de longévité d’un monarque britannique, s’exhibe avec fierté comme symbole branché d’un pays radieux.

Il faut bien avouer que l’on a traversé de nouveau la Manche pour chasser quelques idées noires. Face à l’attractivité de la City, à une croissance britannique retrouvée et à des tabloïds toujours aussi auto-satisfaits, il faut en effet être aussi fier qu’un coq de l’exsangue hexagone pour oser arborer publiquement son drapeau tricolore.

De l’Angleterre, on a pourtant trop loué et goûté les charmes pour être dupe du brouillard qui masque le réel état du royaume. La mode a pour défaut d’être passagère, et ses adeptes pour le moins volatiles. Disqualifiant toute objection par les apparences d’un présent triomphant, le pays plastronne-t-il autant dès lors qu’il est question de son futur ?

Déjà, au Red Lion, pub à la fréquentation urbaine qui jouxte Westminster, les interrogations fusent entre deux pintes. Comme à l’accoutumée, la discussion entre Français et autochtones ne se conçoit pas sans respect mutuel et taquinerie réciproque. Alors que l’on demande aux premiers, incorrigibles idéalistes englués dans leur euroland, s’ils comptent à terme devenir de simples sujets d’une province du Saint-Empire selon Merkel, une réflexion relative à la viabilité du Royaume-Uni fait d’emblée mouche auprès des locaux.

La sécession écossaise pèse ainsi comme une épée de Damoclès sur les bords de la Tamise, tandis que la perspective de voir les résidus du Royaume quitter l’Union Européenne fait rire jaune les cravatés de la gentry. Traversé par des vents contraires, le Royaume-Uni  a le don de se créer des épouvantails, nommés nationalistes écossais, eurosceptiques emmenés par Nigel Farage, ou Labour version 1970s de Jeremy Corbyn, parti à l’assaut d’un tatchérisme remis au goût du jour par les conservateurs. Si, à quelques pas de Whitehall, la concorde règne derrière l’insipide façade du palais de Buckingham, la probabilité d’entendre dans un avenir proche un God save the King, entonné en l’honneur d’un roi nommé Charles, est loin de susciter l’enthousiasme populaire. Le fantôme de Lady Diana hante en effet toujours les environs de St James’s Park. .

Là ne réside néanmoins pas la principale faiblesse de l’île. Lointain est en effet le temps où Phileas Fogg pouvait, depuis le Reform club de Londres, envisager de parcourir le monde en passant par un Empire britannique sur lequel le soleil ne cesser jamais de briller. Loin de l’aventurisme de sa légendaire marine, le Royaume-pas-encore-désuni a perdu de sa superbe sur la scène internationale. Miné par un suivisme aveugle qui l’a empêtré dans l’affaire irakienne, faisant passer l’expédition de Suez pour un simple errement de jeunesse, l’épicentre du Commonwealth est désormais confronté au désintérêt de l’Oncle Sam. Sous la pression du chancelier de l’échiquier, Downing Street peine à maintenir des dépenses militaires dignes de ce nom, alors que le Foreign Office s’époumone sur la Syrie ou vitupère vainement contre Poutine. Déjà, en 1993, le ministre des Affaires étrangères conservateur Douglas Hurd considérait que son pays “boxait au-dessus de sa catégorie“. Pour les héritiers du vaste ensemble colonial du XIXème et des héros de la bataille de Londres, le lustre du passé ne fait que renforcer la réalité du déclin.

Dans ce contexte, le génie britannique réside dans la mystification d’un pays toujours au centre de la terre. Ouverte comme jamais, l’Angleterre semble néanmoins davantage subir le monde qu’en retirer les fruits. L’excellence du système éducatif d’Albion déborde jusqu’aux étudiants des quatre coins de la terre, venus au Royaume pour n’en connaitre guère plus que les fast-food ou les aéroports, avant de retourner au bercail ou d’aller tenter le rêve américain. Dans le melting pot multiculturel qui fait des tables de Sidney à Vancouver les supports d’un même menu, l’Angleterre parvient à maintenir les apparences en tant que lieu de transit. Alors que le pays a remisé les dogmes libéraux pour sauver la city au prix d’un endettement public considérable, l’économie turbine à coût de bank notes imprimés à tout va par la banque d’Angleterre. Le cadre feutré de Noting Hill sert de résidence aux fortunes, venues, de Russie ou du Golfe, en quête d’un havre de paix fiscal, et nourrissant une bulle immobilière éloignant les Britanniques de la propriété.

Fort heureusement, les Français veillent. Ils déversent par milliers leur apport créatif dans cet environnement propice à l’épanouissement de l’esprit d’entreprise. Dans un troc générationnel original, la rive sud de la Manche expédie ses jeunes, désireux de conquérir le monde, vers les brumeuses côtes de la vieille Angleterre, tandis que celle-ci exporte en retour ses retraités héliotropes avides de domaines viticoles provençaux. L’Angleterre, pays où faire fortune, la France, lieu idéal où la dépenser ?

Si tel est le cas, la balle est dans le camp tricolore. Habile passager clandestin de la mondialisation, l’île de Nelson ne doit pas laisser l’hexagone nourrir de trop sérieux complexes.

Il s’agit pour la France de jouer la carte de la singularité, d’un pays aux paysages chatoyants et breuvages gouleyants, où l’on a l’audace de ne pas sacrifier la langue dont est dérivé le globbish sur l’autel de la commodité. Il suffirait de souffler sur les braises d’un peuple qui ne demande qu’à s’enflammer, même hors de l’enceinte d’un Twickenham incandescent, au lieu de se contenter de rallumer la flamme du soldat inconnu. Anticiper la révolution par la réforme, et démontrer que l’apocalypse n’est pas la seule condition du salut.

La tâche est certes ardue, tant la réputation de pays résigné et dédaigneux de l’humanité colle à la France. La complaisance coupable dans une commodité du quotidien peut nourrir l’illusion d’une réussite providentielle délivrée de l’exigence de la rigueur.

Brillante par intermittence, la patrie des Napoléon, Surcouf et du bailli de Suffren a pu par le passé tailler des croupières à sa soeur ennemie. Reste désormais à se retrousser les manches, en conciliant tactique et stratégie, pour espérer donner raison au célèbre mot de Winston Churchill : « l’Angleterre s’écroule dans l’ordre, la France se relève dans le désordre ». La route est droite, mais la pente est forte.

Laisser un commentaire

Envoyer à un ami