J’ai participé à une cérémonie chamanique au Brésil

Cette année, pour célébrer l’été, parce que dans ma famille, nous aimons particulièrement partir en vacances dans des pays au centre de l’attention mondiale, nous sommes allés au Brésil, la seule année où il ne s’y passe aucun événement d’envergure, ni Coupe du monde de football, ni Journées mondiales de la jeunesse, ni Jeux OIympiques de Rio. Il n’y a au Brésil, cette année, rien qui ne mérite l’attention médiatique, sinon l’inévitable corruption, gangrène d’une société toute entière.

Parlons, du coup, d’un sujet autrement plus réjouissant : la religion. Salvador de Bahia, ex-capitale du Brésil, est connue pour avoir été l’un des trois sommets du commerce triangulaire mis en place par les Portugais. C’est là qu’étaient débarqués les esclaves importés d’Afrique pour travailler dans les mines d’or et les champs brésiliens. C’est de là aussi d’où partaient les bateaux, aux cales remplies de richesses destinées au Vieux Continent.

Il en résulte, toujours aujourd’hui, une population moins variée que dans le reste du Brésil et une forte pregnance de la culture africaine. Sur les trottoirs des rues pavées de la vieille ville, les étals débordent de tableaux aux couleurs vives, comme l’on en voit en Afrique noire. Certains soirs, dans la rue, l’air tonne du fracas des tambours. Michael Jackson lui-même avait salué cette ambiance typique dans son clip They don’t care about us. La maison d’où il chante est même devenue un mausolée, où l’on peut se prendre aux côté du feu roi de la pop, à la triomphale expression figée dans une reproduction en carton salie par le temps et la pollution.

Salvador, comme nombre de grandes villes du Brésil, n’est plus très sûre, la nuit tombée. Il faut éviter les ruelles sombres, de porter des bijoux et des habits de marque. L’extrême pauvreté de toute une frange de la population, laissée pour compte du développement du pays, explique les tensions relatives. Chaque guide touristique y va de son laïus sur la nécessité d’être prudent.

Mais chaque guide décrit avec enthousiasme les cérémonies de candomblé de Salvador. La religion, mix du christianisme et des mythes anciens africains, perdure et reste pratiquée par nombre de Bahianais. Chaque mardi soir, c’est la messe. Et en bons touristes, nous nous y sommes rendus.

Tout a très mal commencé. Le taxi nous a conduit directement dans un quartier pauvre. Nous étions, heureusement, accompagnés par un guide, un local, qui semblait rompu à ce genre de soirée my(s)thiques. L’air était lourd de l’orage de la fin de journée, les rues plutôt éclairées et les maisons, quoiqu’en briques et aux toits de tôle, étaient loin des taudis des bidonvilles indiens. Une fois sortis de la voiture, le guide nous indiqua un escalier sur la droite. Nous le descendîmes. Parvenus à mi-distance, le seul réverbère du passage s’éteignit. Qu’importe.

Fiers et Français, nous n’avons rien laissé transparaître de notre peur. Je forçais ma mère à me lâcher le bras. En ôtant sa main, quelques gouttes de sang tombèrent au sol. Pas tendue du tout, ma maman. Habilement, sentant mon père enclin à montrer son côté mâle alpha de la famille, je le laissais se glisser en tête du cortège. Ma main droite restait dans ma poche, à caresser la courbe rassurante de mon iPhone. Pendant ce temps, le guide expliquait le principe de la cérémonie.

D’après lui, les leaders étaient en train de se réunir dans une chambre, se préparant à entrer en transe. Quand ils descendraient, ils sacrifierait une offrande à leur Dieu. Ceci leur permettrait d’entrer en contact. Il s’en suivrait des chants, puis un guerrier entrera dans la pièce, prêt à tuer les mauvais esprits et les démons qui rodent. Après cela, le guerrier, fourbu, se reposera, pendant que chacun pourra se faire traiter par les chamans pour éloigner le mauvais sort et les ondes négatives.

Et ce sera fini. Cela avait l’air drôlement sérieux. Autant je suis plutôt sceptique de nature, autant j’avais assez hâte d’y être.

Alors que nous descendions toujours l’escalier, je me pris à imaginer la salle. Une salle lugubre, des tapis tissés, un éclairage tamisé.

Nous parvînmes enfin devant le lieu de prière. Une maison en brique, façade blanche, tout ce qu’il y a de plus classique. C’était une maison normale. Elle respirait la spiritualité autant qu’une cantine d’école publique. Je me forçai à garder mes chacras ouverts. Après tout, peu importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

On entre.

La salle est rectangulaire. Le carrelage est froid et gris, les murs blancs. Dans un vestibule, juste avant la salle principale, il y a même des toilettes. Quant aux croyants, il y avait des Français, touristes, tout comme nous, deux Japonais, et des Brésiliens qui semblaient prêts pour l’expérience spirituelle hebdomadaire. Honnêtement, à ce moment-là, j’y croyais encore assez.

Dans les angles de la pièce, des peintures figuraient des divinités. On m’a mis au fond de la salle, dans l’angle “diable”. C’est à dire que derrière moi était suspendue une figurine du Malin, et le haut du mur était peint en rouge, pour représenter l’enfer, ai-je compris. J’ai un sens aigu du spirituel. Sur des étagères, le long des murs, il y avait un Jésus, un soldat de l’armée russe à cheval, une vierge noire. J’y croyais toujours.

Dans la salle, j’ai été très choqué. Ils séparaient les femmes et les hommes. Les femmes, assises, à gauche, de l’autre côté, alignés contre le mur, les hommes. Ma mère, féministe revendiquée, toujours prompt à dénoncer la moindre inégalité, à s’offusquer de l’arbitraire et des préjugés se mit à trépigner. Je la sentais bouillir intérieurement, furieuse d’une religion de plus qui discrimine en fonction du sexe. En vérité, elle alla bien gentiment s’assoir à sa place, sans rien noter de ce sexisme outrancier. Le guide, car après tout, il restait une place à côté d’elle, s’en alla l’occuper. Mon père le suivit. J’ôtais mes chaussures, comme tout le monde.

L’attente commença. La pièce se remplissait petit à petit, de personnes âgés, malades à priori, de touristes, français, suffisants, hautains prétentieux. Que nous portions haut la grandeur de notre pays, dans cette salle minable et froide.

Enfin, un jeune descendit de l’escalier au fond de la salle. Il portait une amphore dans laquelle un mélange de braises ardentes et d’un autre produit dégageait une forte fumée. Il fit le tour de la salle en l’agitant. Après quoi, il remonta d’où il était venu. Un gringalet, un local, prit place juste devant moi.

Après une dizaine de minutes, les chamans arrivèrent aussi. Ils se placèrent dans une zone, juste devant les escaliers. Le tableau était tel que je le décris : des femmes d’un côté, deux jeunes derrières des tambourins, et quatre hommes, plutôt forts, la quarantaine. Tous étaient vêtus de tuniques blanches, au tissu plutôt rêche. Peu importe les habits, pour peu qu’on ait la foi, ai-je pensé.

Jusque là, n’était-ce la salle plutôt froide, cela correspondait encore à l’image que j’avais d’une cérémonie afrobrésilienne. D’autant qu’ils se mirent à chanter et danser. Ils processionnaient dans la salle, murmurant des formules obscures, et je sentais deux trois chamans pas loin d’entrer en transe. Ils avaient l’air hagard, le regard vide et la démarche chaloupée. En plus, je venais de noter le portrait du guerrier, accroché à un mur. Un beau noir, en tenue traditionnelle, avec une lance dans la main. Un type comme ça, me suis-je dit, j’aimerais beaucoup qu’il prenne soin de mes mauvais esprits.

Alors, une femme arriva. Elle portait sur la tête un panier tissé, dans lequel, compris-je, était stockée l’offrande destinée au dieu. Ce devait être une belle pièce de viande, rouge et sanguinolente. Si j’étais un Dieu, il faudrait au moins cela pour me satisfaire.

En effet, les chamans l’entourèrent et chantèrent des incantations. La lumière, et ne me faites pas croire que c’était uniquement à cause de l’orage au dehors, clignota. Une des femmes de l’assemblée se mit à convulser, tout de suite soutenue par un chaman. Un des aînés demanda à ce que soit allumé le ventilateur, sûrement pour aider les mauvais esprits à s’en aller plus vite.

La dame chargée des offrandes de nourriture commença elle aussi à parader dans nos rangs. Elle était au milieu d’un cortège. Le plateau qu’elle soutenait était plein d’une épaisse poudre blanche, comme de la farine de manioque. Ils sortirent et revinrent les mains vides. Ils reprirent leurs chants.

Une autre dame arriva. Elle aussi portait un panier, plein imaginais-je, de la poudre blanche qui semblait plaire à leur Dieu. Ce coup-ci, elle avança directement dans les rangs des fidèles, aux côtés du chef chaman. J’avais identifié son statut spécial grâce à sa taille : il était plus grand, plus gros et plus vieux que les autres. Il jetait des poignées entières de ce qui était stocké dans le panier sur les gens, probablement pour nous aider à entrer aussi en transe. J’avais hâte qu’il arrive dans mon coin. Je sentais le gringalet s’agiter, pressé d’avoir droit à sa dose.

Enfin, le chaman arriva. Son cérémonial était rodé. Une poigné à droite, une à gauche. Ce qu’il jetait volait, s’accrochait parfois dans des cheveux ou tombait au sol. Cela allait être mon tour. Il prit une poignée et d’un coup vif, me lancer enfin la divine offrande. Des popcorn.

Il jetait des popcorn.

Un moine chaman, au fin fond d’une favela, en pleine cérémonie religieuse, jetait des popcorn sur les fidèles.

No judgment. Je souris, ravi d’avoir droit à ma poignée de maïs soufflé. Des grains se prirent dans mon tee-shirt. J’étais heureux. Rep à sa la chrétienté. Au Brésil, on te file pas de l’ostie fade, mais des popcorn. En voilà une bonne raison de communier.

Comme on était nombreux, le chaman retourna en chercher un stock, pour être bien sûr d’asperger tout le monde. Ne sachant trop comment me comporter, car à vrai dire, j’avais du mal à me sentir emporté, je lui souris. Cela ne lui a pas plu. Quand il croisa mon regard, peut-être un poil moqueur —si peu— il me balança avec force des popcorn au visage. Pas content le chaman. Mais je continuais à y croire. Après tout, cela faisait plaisir à voir, une religion qui prônait le popcorn pour tous.

Il y en avait partout par terre. Le jeune chaman du début, celui qui avait transporté les cendres, repris du popcorn. Il s’en jeta sur le visage, dans le dos, comme si c’était une semence divine. Il y croyait, lui.

Quand le chef chaman eut fini, il repris sa place à l’avant de la salle. Deux femmes revinrent dans nos rangs, elles nous offraient encore plus de popcorn. Je vis le gringalet devant moi drôlement content. Il tendit grand ses mains, qu’elles remplirent généreusement. Il mangea immédiatement. Je me dis qu’il devait avoir très faim, qu’il était venu parce qu’il savait qu’il pourrait manger aux frais de sa divinité. Je fis aussi un puis avec mes mains. Et elles m’offrirent aussi du popcorn. J’étais gêné. Je ne savais si je devais le manger, le garder pour attirer le Dieu ou le laisser tomber au sol. Ceux qui m’entouraient ne semblaient pas le manger. Alors, j’attendis, debout, chaussettes rayées au pieds, les mains en rond, pleines de pop corn, et derrière moi, un diable rouge me regardait, moqueur.

Une petite brésilienne montra l’exemple. Elle commença à déguster (s’empiffrer) les maïs soufflés. Sa mère et tous ceux qui semblaient croyants firent de même. Je m’exécutais. Après tout, peut-être que, comme le gingembre, le popcorn a des propriétés spirituelles.

Mouais. Ni sucré ni salé, la cérémonie était d’un coup bien trop fade. Sans faire exprès, je laissais tomber des grains au sol. Mon gringalet avait déjà fini sa part. Il n’avait pas l’air changé. Repu, tout au plus.

Mais j’y croyais encore.

Là, le chef chaman redescendit de l’escalier. Il avait le regard un peu vide. Il se mit au milieu de la pièce, où était posée un gros saladier. Rejoint par trois chamans, ils tournèrent autour du saladier en chantant. On tapait des mains, dans le public. C’était bien.On s’ambiançait un peu. Pendant ce temps-là, des femmes chamans nettoyaient le sol. Jacques a dit “tu salis, tu nettoies”. Alors elles astiquaient, balayaient. Maldon dans mon Église.

Le chef chaman sortit une bouteille de bière d’un coffre. Là, je me mis à sérieusement douter que jamais, des esprits ne viendraient dans la salle. Mais bon, bière / popcorn. Pour beaucoup, cela suffit à garantir une bonne soirée. Il agita la bière…. Pfffffff. Nuage de houblon. On commençait à danser. Le gringalet était vachement fort, très en rythme. Le chaman s’avança dans les rangs. Je me dis que, comme avec le popcorn, il allait faire tourner.

Déception. Il agita la bouteille devant moi, puis aspergea le diable de binouze. Le chaman venait d’asperger de binouze une figure du diable. Je repensais à tous les alcooliques croisés. Je les vis différement. Peut-être avaient-ils compris, eux, le secret du paradis. Sois rond, et tout ira bien. Cela faisait sens, en fait. Jésus, pour son dernier repas, n’a-t-il pas convié ses meilleurs potes et Judas à une grosse bouffe ?

J’y croyais beaucoup moins. Le jeune qui s’était aspergé de popcorn se sentit mal. Je me dis qu’il avait fait une indigestion. Il l’aidèrent à sortir de la salle. Je les entendais crier dehors. Ils revinrent. Le jeune avait l’air beaucoup mieux. Tout le monde recommença à chanter et danser. Perdu pour perdu, je tapais des mains en rythme. La compagnie créole dans mon église.

Ca a duré une dizaine de minutes, puis les femmes chamans sortirent en tirant la gueule. Comme j’étais près de la porte, je jetai un regard dehors, voir ce qu’elle faisait. La plus âgée sortit un cigare et commença à fumer. Je commençais à me sentir sérieusement floué. J’envisageais aussi d’adopter une pokerface pour aller m’en tirer une dans le jardin. Une jeune chaman passa devant moi, les mains pleines de chapeaux de cow-boy. Vous sentez ce qu’il va se passer ? Les femmes rentrèrent, cigare aux lèvres, chapeau sur la tête. Lucky Luke dans mon Eglise.

En d’autres temps, avant d’être changé par l’amour intense des Canadiens, j’aurais probablement pris mes clics et des claques, et serais sorti. Mais j’étais piégé, bloqué par un gringalet, et surtout au milieu d’une favela mal éclairée, un soir d’orage. Traquenard.

Alors j’ai attendu. Les femmes continuaient à tirer sur leurs cigares, et le chef chaman lui-même s’en alluma un. Il fumait, crachait sa fumée sur les fidèles, puis faisait des petits gestes, comme pour guider les esprits hors de nos corps. Sauf que je n’y croyais plus guère. Ma mère, au fond de la pièce, pouffait depuis dix minutes. Mon frère cherchait des yeux le sachet de popcorn pour continuer l’apéro. Mon gringalet, fatigué d’avoir bien bougé bougé, s’était trouvé une place sur le banc. Moi, j’étais toujours debout, appuyé contre le mur. Je sentais le regard moqueur du malin sur mon épaule. Commencèrent les confessions. Un jeune français, fils d’un type repéré au début, vous savez le genre “j’ai tout vu, tout fait, et tu es une sombre merde”, eut droit à sa confession. Son père semblait drôlement fier. Son fils était l’élu d’une bande d’illuminés qui gaspillent de la bière et mangent du popcorn. L’honneur d’un père dans mon église.

Je finis par m’esquiver. Dehors, il y avait encore la bouteille de bière. Je la voyais à moitié vide, mais le guide me dit qu’elle était pleine de mauvais esprits. On devait attendre deux dames d’un certain âge, qui rentreraient avec nous. Et comme je n’étais plus vraiment à ça près, ces dernières me demandèrent si j’étais bien le fils de mes parents, car je n’avais pas l’air français. J’avais l’air arménien. Finalement, je reprendrai bien un peu de popcorn.

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