J’ai fait une course poursuite avec la police canadienne

Vendredi dernier, c’était le début de la reading week -semaine de lecture, pour ceux qui n’étaient pas assez attentifs en anglais. La quasi-totalité des étudiants ont préféré la renommer simplement « Springbreak », un terme bien plus explicite, qui éveille en vous des images de débauches et de corps bronzés se dandinant au son de bass trop fortes sur de belles plages ensoleillées où l’alcool coule à flot.

 

Mais je suis à Vancouver. Il y fait gris souvent, froid rarement. Le Pacifique, la plupart des jours, je le devine sous une mer épaisse de nuages. Et sur les plages s’entassent des dizaines de troncs d’arbres. Je me plais à croire qu’ils sont le fruit du labeur des ratons laveurs, même s’il est probable que les navires cargo qui les transportent en laissent régulièrement échapper.

J’aurais pu aller à Hawaï. Mais trop de soleil aurait mis à mal ma cure entamée depuis début janvier. Un aller-retour sur l’île du milieu du Pacifique, ç’aurait été comme un alcoolique en rémission qui replonge dans la boisson avec un Saint Emillion 1955. Pas fou, pas assez riche, je me suis rabattu sur Tofino, un village à l’extrême ouest de l’Occident, déjà hors du monde développé.

tofino3

Là-bas, Internet est si lent que Facebook te propose la version « Afrique » par défaut. Le village est situé au bout de Vancouver Island, un bout de terre grand comme la Hollande, où cohabitent sans peine quelques centaines de milliers de personnes. Il y a, en tout et pour tout, trois villes : Victoria, Parksville et Nanaimo. Une deux fois deux voies les lie. Puis, deux routes permettent d’aller, soit au nord, à Telegraph Cove, 158 habitants, ou à l’ouest, via Port Alberni, pour Tofino et Ucluelet.

Vancouver Island, en somme, ce sont surtout d’immenses forêts de conifères, où il n’y a pas grand-chose à faire. L’île a été relativement à l’abri de l’industrialisation. Quelques ferries, mastodontes de métal, effectuent la liaison quotidienne entre Vancouver et les principales villes, dont Victoria, accessoirement capitale de Colombie Britannique. Les Anglais, forts de leur isolement en Albion ont reproduit le même schéma à la colonisation : pour réduire le risque d’une révolution, ils avaient installé le siège politique de la province à des dizaines de milles de la côte. Il en reste un charme Victorien et une quiétude reposante.

 

Les autres villes sont relativement industrialisées. Les locaux vivent de l’agriculture, du tourisme, du marché du bois. Il y a quelques mines et usines, mais rien de notable. Les paysages, par contre, sont splendides. L’île entière est recouverte de forêts luxuriantes aux arbres centenaires. Entre les vallées, des lacs d’eau douce hébergent quelques truites. Parfois, des ours viennent s’y désaltérer, et des maisons en bois, cabanes améliorées, se cachent sur les berges, retraites jalousées de l’activité de Vancouver.

Imaginez une longue route en bordure de lac. Les lacets de la route serpentent entre les montagnes. Parfois, cela monte en pente raide, souvent, la route est plate. Il n’y a pas grand monde en ce dimanche de février.

tofino2

Nous avons pu nous arrêter quelques instants à Cathedral Cove. Sur la route, rien ne distingue cette forêt de celles qu’on traverse depuis le départ. Les arbres y sont aussi vert qu’ailleurs, la mousse y pousse en quantité, et la lumière ne filtre guère à travers les branches. En somme, c’est une oasis de verdure comme une autre. Seulement, ici poussent des arbres plus que centenaires. Du haut du plus ancien d’entre eux, huit siècles d’histoire contemplent.

 

Retour sur la route.

tofino1

Le soleil, porté disparu depuis seize longs jours a décidé de réapparaître au meilleur moment. Ses rayons percent entre les branches et strient la route. Depuis le départ, bien que seul sur la route, je m’astreins à respecter la limitation de vitesse à 80 km/h. Je subis les dépassements de tous les pickups, chargé soit de buches, soit de surfs. Et quand les virages se font trop fréquents, je perçois nettement dans le regard de mes poursuivants une impatience non feinte.

Alors, quand au sommet d’une côte, j’ai vu une double voie s’ouvrir à moi, et aucune voiture pour m’empêcher d’accélérer, je suis stupidement tombé dans le panneau. 80 – 85 – 90 – 95 – 100…

Au sortir du virage dans lequel j’allais m’engouffrer tambour battant, voiture de police. Elle se stoppe instantanément au milieu de la route, allume ses gyrophares. Mon sang n’a fait qu’un tour. J’ai appuyé encore plus fort sur le champignon. Ma copilote s’est réveillée, a allumé sa 3G et a commencé à m’orienter. « 90° droite, légère côte. Descente en lacet, puis double voie, tu peux doubler. »

En vérité, et contre toute attente, j’ai attendu un bas-côté assez large pour y stopper mon véhicule. Puis, je suis sorti, souriant, confiant presque. « Hello Sir, what can I do for you ». Oui, je proposais à la police de collaborer. J’espérais, avec le peu de candeur qu’il me reste, que le policier avait décelé une crevaison sur mon pneu et, en bon Canadien, souhaitait m’en alerter. Le flic m’a crié “Stay in ze car.” J’ai compris « fjpzjpjvsv^j ». Le stress impacte mon niveau de langue.

 

“Sorry ? ”. Il est sorti de sa voiture, main sur son flingue. Je me suis dit « il va me plaquer contre mon capot et me passer les menottes ». Non, il a gentiment répété Please, stay in the car ”. Je suis retourné m’asseoir. J’ai allumé la radio et l’ai sagement attendu.

A ce stade, j’avais fait le deuil d’une somme d’argent plus ou moins importante. Je savais qu’il allait me verbaliser pour un léger excès de vitesse. Enfin, il s’est approché de ma portière. Je m’apprêtais à lui ouvrir quand il m’a fait signe de simplement baisser ma vitre. Je me suis exécuté et ai pu le détailler plus avant.

La cinquantaine bien tapée, moustache blanche savamment entretenue, embonpoint flagrant. Il avait tout du flic classique de film de base. Voyant ma mine déconfite, ma copilote a commencé à déboutonner son chemisier et à dénouer ses cheveux, prête à servir son plus beau numéro de charme à l’agent de police.

woman in a car

Je l’ai arrêtée: « Laisse, je vais régler ça en homme civilisé ». J’avais eu le temps d’échafauder un plan infaillible et original. Je trépignais d’impatience à l’idée de le mettre à exécution.

En bon étudiant français en échange, j’ai joué la carte de l’immigré un peu débile.

“Do you know how fast you were driving?

Maybe 95.

Il a répété le chiffre. Je me suis dit qu’il avait dû comprendre Nineteen et non ninety. Et qu’il pensait qu’en bon étudiant étranger au volant d’une voiture, sur une île paumée, réputée pour être le paradis des jeunes surfers, je me moquais de lui.

J’ai répété. 95. 9 and 5. En marquant l’accent français. Naïneu and fiveu.

95 ? No, you were way faster than that.

J’ai rejoué au stupide étranger : “Really, I didn’t know. Is the speed limit 90?”. À ma décharge, j’ignorais vraiment la vitesse limite. Je savais qu’elle oscillait entre 80 et 100, mais sur cette portion précise, une double voie, sans danger, en ligne droite, il n’aurait pas été choquant qu’elle ait été à 100.

The speed limit is 80. You were 20 kilometers above that. That’s a lot.“ Traduction : « tu vas raquer, chien d’étranger. »

 

Il m’a demandé mon permis. Depuis le début de mon aventure vancouverite, je subis régulièrement les moqueries des Canadiens au sujet de nos papiers : notre carte d’identité surdimensionnée, notre passeport dans lequel les pages ne se changent pas en feu d’artifice dans le noir, et le permis de conduire rose PQ, avec une photo dégueulasse.

Ça n’a pas loupé, en lui tendant mon driving licence, il a tiré la moue. “Is that all you have ?

J’ai pensé : « Non, non, je trouve ça fun qu’on joue à la chasse aux trésors avec mes papiers. » J’ai dit : “Yes, I know, French documents are weird.”

Il a pris mon permis et s’en est retourné à son bolide. L’attente a commencé.

Le revoilà. Il a l’air bien embêté.

When does this permit expire ?”

It doesn’t”, ai-je répondu fièrement.

Certes, nos papiers sont laids, oui, ce rose est disgracieux, but guess what? Jamais il n’expire. Notre permis est immortel. Et ceci n’est pas lié à notre fierté d’appartenir au meilleur pays du monde, mais simplement à notre grande conscience climatique. La France est économe de ses papiers.

Mais alors, s’est-il interrogé, qu’est-ce que cette date au dos ? Il montrait le 2011 – 2013, dates de ma période de probation, en tant que jeune conducteur. Tout fier de partager un bout de la culture française, si réputée, je lui détaille la procédure d’obtention du permis de conduire, les comparaisons avec Sebastien Loeb auxquelles s’était risqué mon examinateur.

Je doute qu’il ait été sensible à mes charmes et à mon sourire ravageur. Il est reparti à sa voiture. Dix minutes après, il m’a remis un bon à payer, pour un excès de vitesse. Pas de points ôtés à mon permis, mais l’équivalent d’une bonne douzaine de bières qui me passent sous le nez.

J’ai naturellement passé les 80 kilomètres restants à pester sur l’injustice dont j’avais été victime. Ma colère sourde l’était de moins en moins à chaque pickup qui me doublait. Une bonne heure plus tard, je suis arrivé à Tofino. Et par la grâce du Pacifique sur lequel s’est couché le soleil, j’ai tout oublié.

IMAG0464

Laisser un commentaire

Envoyer à un ami