Putain, j’ai vieilli

C‘était mercredi matin. D’habitude, quand je regarde mon téléphone chaque matin, aucun texto ne m’attend. Ce sont plutôt les mails et les messages Facebook qui pullulent. Ce matin-là, j’avais un texto « tu as vu ce qu’il se passe en France ? Allume ton ordi ».

Et je ne crois pas avoir pris réellement conscience de ce qu’il se passait avant plusieurs longues heures. Ici, à 10 000 kilomètres, on est comme sur un nuage. La distance agit comme un filtre. Ce qui est grave l’est un peu moins, ce qui n’est pas important ne nous parvient parfois même pas.

Au contact des autres, tous originaires d’autres pays, nos différences se comblent. On s’arrête sur ce qui nous rassemble : les cours, nos amis, parfois ce rapport à notre chez nous qu’on a quitté, ce qui fait notre quotidien en somme. Dans les premières heures après le drame, nous dormions tous. Et même quelques heures après, à l’exception des Français, nul n’a pris conscience de l’horreur.

“Rassemblons-nous”. Entre francophones, nous étions à la fois démunis et très touchés. Qu’il était bon d’avoir des gens qui comprenaient. D’autant que pendant deux jours, à chaque réveil, la situation était pire qu’auparavant. Jeudi ce fut la policière assassinée dans la rue. Vendredi, la double prise d’otage meurtrière. Chaque matin était un mauvais rêve qui commençait.

Nos yeux étaient rouges, nos cœurs sanglotaient. La ville, ironiquement, est restée enveloppée dans un épais brouillard. Nous n’avons pas vu le soleil sinon par intermittence. Et ce silence. Sur Ijsberg, nous n’avons plus rien publié. Et tout ce qu’on m’a répondu fut « tu ne sais pas ce que c’est, ici ».

Si, je sais.

La France, ces cinq derniers jours a rayonné. Pour le pire d’abord, puis pour le meilleur. Un soir, un ami a vu l’autocollant « Je suis Charlie » sur mon téléphone. Il l’a regardé d’un air triste puis a chuchoté « je suis désolé ». Mes amis n’étaient pas tous Français, mercredi, contrairement à ce qu’avait écrit Colombani en 2001, mais tous ont pris conscience de l’ampleur des événements. Et ils ont repris plus vite encore que nous le cours de leur vie.

Mais moi, j’ai vieilli. Putain que j’ai vieilli.

J’avais vieilli le 11 septembre, prenant conscience du monde qui m’entourait. Un monde s’effondrait. Sur ses ruines, on a érigé le mien, avec ses fissures. Un peu comme avec le mur de Berlin, des bouts demeurent. Des symboles. Mais le pire, dans tout ça, c’est qu’on avait tous oublié que Charlie était un symbole. Plus grand monde ne le lisait, et sa disparition aurait pu se faire dans un anonymat relatif. On n’y aurait guère prêté attention. Charlie Hebdo ne nous aurait même pas manqué. Charb, Cabu, Wolinski et Tignous moquaient nos politiques, les religions et nos petites vies bien misérables depuis tellement longtemps qu’ils faisaient partie des murs.

« Ci-gît Charlie Hebdo, irrévérencieux, provocateur, souvent drôle. Mort d’oubli. » Voilà ce qu’on aurait lu sur sa tombe.

Nos murs s’effritent. La brique Charlie Hebdo se fissure. Je crois qu’on perd des tas de symboles, chaque jour, et qu’on s’en fout. On laisse faire.

Jusqu’à mercredi. Mercredi, le ciel nous est tombé sur la tête. On s’est pris une grosse partie de la toiture sur la tête. Elle nous a laissés hagard. C’était comme la gueule de bois, mais qui ne s’en va pas. Tu as mal à la tête, les yeux rouges. Tu serres les dents, mais non, la douleur refuse de s’estomper. On s’est pris un bout de la toiture et dans les décombres, on pouvait lire « voilà ton monde, il va à vau-l’eau, et tu ne fais rien. »

Alors, on s’est réunis. On n’était pas fiers, sur nos places, à porter le deuil de nos valeurs. Nous sommes des déserteurs. Mercredi, avec Charlie qu’on fusillait, on a reçu le diagnostic de notre monde malade, où des gosses de la République en viennent, un mercredi matin, à s’armer de kalachs et à tirer sur des inconnus.

« Vous n’avez pas honte ? » demande Elkabach à Le Pen. Moi, j’ai honte. J’ai oublié ce qu’était la liberté d’expression. J’ai oublié que je pouvais bien publier tout ce que je voulais tant que c’était intelligent. J’ai vieilli mercredi parce que j’ai réalisé à quel point mon monde est différent de celui dans lequel vivait Cabu et les autres. J’étais un vieux trop sage avant d’avoir été jeune et insouciant. Et ça me rend malade. On s’est endormi. Mercredi, le réveil a été brutal. Toute la France s’est endormie. Elle s’est laissé convaincre que le FN s’en irait tout seul, emporté par ses valeurs rétrogrades. Détrompez-vous, Marine et ses amis ont raison sur bien des points. Mais ils ont tort sur tellement d’autres que ça ne les rend pas viables pour autant.

Le réveil a sonné pendant trois jours. Le murmure, d’abord tout faible, étouffé, s’est fait plus sonore. Plus il sonnait, plus nous réalisions à quel point les fissures de notre société sont profondes et ses piliers branlants.

Le réveil sonnait en boucle « Je suis Charlie Je suis Charlie Je suis Charlie… ». Dimanche, la France était debout. Elle s’est retrouvée. Sur les pancartes, elle écrivait « Je suis Charlie », nous lisions « Je suis libre, je suis fier, j’ai compris, plus jamais ça, pas chez moi, nous sommes une nation ». Cela ne durera pas. Nous allons nous rendormir, lentement, mais sûrement. N’en faites rien. La France est un combat. Les gens de Charlie ont perdu une bataille. Il nous reste à gagner la guerre.

Cela ne sera fera pas par plus de sécurité, par plus de contrôles, quoiqu’en diront les politiques, mais par l’éducation, le droit au bonheur de chaque enfant. Pour les trois terroristes, l’école a failli, et avec elle, un système qu’on pensait efficace.

On dit qu’en vieillissant, on perd la mémoire. Mercredi l’inverse s’est produit. L’innocence dont on nous a privé, le marasme duquel l’horreur nous a tiré, tout a contribué à la résurgence de nos valeurs.

Ne les oublions pas. Nulle ne devrait mourir d’oubli.

 


Le titre m’a été soufflé par Patrick Pelloux, dans son interview à On n’est pas couché, samedi soir.

 

1 Commentaire

  1. Vous savez, journalièrement, les enfants victimes de viol en secret par le père ou la mère cela dure depuis de siècles… Vous ignoriez cela ? Les sérials killers. D’où viennent-ils ?

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