Vancouver : la normalité du bout du monde

[dropcap]I[/dropcap]l m’aura fallu du temps pour vous écrire de Vancouver. Je suis parti le cœur moins léger que je ne l’espérais, la faute à des vacances tronquées, une mauvaise nouvelle tardive, et surtout parce que c’est dur, quand même, de laisser derrière soi tant de gens sympa.

J’ai mis du temps aussi, car je ne savais qu’écrire. Tout est à la fois digne d’intérêt et terriblement inintéressant. Normal. La vie ici, je m’y suis fait très rapidement, quitte à tomber dans une routine trip-boulot-dodo bien loin de celle qu’on s’imagine vivre en partant un an à l’étranger.

Il y a une normalité assez époustouflante qui s’est installé bien trop rapidement à mon goût. Mon emploi du temps strictement universitaire offre un ancrage semblable par bien des aspects à celui que j’avais en France. Si ce n’est que le tout est transposé à 8 000 kilomètres de Lyon, entre Pacifique et montagnes, dans une région strictement anglophone où l’on compte plus d’Asiatiques au mètre carré qu’il n’y en a dans tout le sud de la France. Vraiment.

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Le dépaysement a été bien plus important que ce que j’imaginais. Culture globale ne veut pas dire qu’on vit pareil ici et chez nous. Les Canadiens sont très américains. Toujours souriants, toujours expansifs. Partout, ils demandent « How’re you doing ? », et ils le pensent. Ce n’est pas une stratégie de drague à la Joey. C’est une vraie question, à laquelle ils attendent (exigent) une vraie réponse, et qu’on leur demande en retour comment ils vont. Même si l’on oublie rapidement la réponse, car on n’y attache, soyons honnête, guère plus d’intérêt qu’au classement de l’En avant Guinguamp.

Ils répondent systématiquement qu’ils vont très  bien. Ils sourient toujours. Ils remercient quasiment à chaque fois, et s’excusent pour un rien. Quand leurs bus ne sont pas en service, les petits écrans lumineux, qui chez nous indiquent le terminus, affichent « Sorry, not in service ». So Canadian.

Comme aux États-Unis, ici, on ne rigole pas avec le savoir vivre. Ils ont une capacité étonnante à passer d’un troupeau difforme à une queue parfaitement organisée en moins de deux minutes. Dans le bus, ils se battent pour laisser la place à des femmes/vieux/handicapés/gens bizarres. Et ils se parlent ! Il n’y pas –ou peu- de défiance à l’égard de l’altérité. On peut ressembler à un hippie en rupture de ban et être traité comme un type parfaitement digne d’intérêt.

Vu du regard franco-français, qui a passé trois ans dans la capitale des Gones, pas franchement réputée pour la chaleur de ses habitants –au premier abord-, tout ça a de quoi surprendre. Et à dire vrai, je ne suis toujours pas convaincu que tout soit sincère. Sauf pour laisser la place dans le bus. Qui a été victime du regard incendiaire d’un usager vous reprochant d’être toujours assis quand une pauvre dame enceinte est confinée à la position debout et à s’agripper à des poignées en plastiques pour ne pas tomber vous le dira : toujours laisser sa place aux autres.

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En cours, j’ai redécouvert la pédagogie, la passion d’enseigner et le projet pédagogique. Les profs sont chaleureux, ouverts au dialogue, bien loin de la suffisance qui semble généralement habiter nos chers et éminents enseignants. L’élève a le droit de poser des questions pas forcément intelligentes, philosophiquement profondes ou formulées dans un style classico-universitaire qui rend toute tentative de compréhension vaine. Quitte, il est vrai, à ce que les questions soient parfois franchement plutôt basses du front. Mais cela génère une atmosphère qui me semble plus propice à la réflexion et à l’implication de l’élève. Je n’en fais pas mystère dans Les Funambules, le sacro-saint mur de verre entre l’enseignant et l’élève dont la France s’est fait le spécialiste international me semble plus que nuisible.

D’autant quand, et c’est particulièrement vrai pour notre génération, le rapport à la connaissance et à la transmission du savoir tend à totalement s’inverser. Quand un professeur a des lacunes en informatique, il commet une faute professionnelle et se retrouve à contre-courant. Mais j’aurai l’occasion d’y revenir dans les prochaines semaines.

Vancouver, donc, dépayse. On vante Nice, comme la ville à la mer et à la montagne. Sans faire offense aux anglais et à leurs coups de soleil, c’est sans commune mesure avec la capitale économique de British Columbia. Le charme West Coast opère à plein. Au pied des buildings de verre, la plage. Derrière les buildings de verre, la montagne. Prendre la route de Whistler, c’est rouler deux heures durant à flancs de montagne. D’un côté de la chaussée, dans l’eau du Pacifique se rèflètent les glaciers qui bordent l’autre côté de la chaussée.

Fasciné par la ville, plusieurs fois célébrée pour sa qualité de vie, j’en avais oublié les grands espaces nord-américains : les forêts d’immenses pins, les lacs turquoise, les écureuils omniprésents.

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Le campus m’a bien vite remis les idées en place. Il est bordé par Wreck beach, une plage « clothing optionnal » où les étudiants célèbrent les couchers de soleil autour de feu de bois. Il domine la baie de Vancouver, bénéficie d’une vue sur les montagnes et possède deux lignes de bus pour rallier les divers opposés. Le moindre déplacement à pied met dix minutes, où l’on traverse des rues bordées par des bâtiments modernes, imposants. Il y a de l’argent, cela se voit. Le gigantisme cependant n’est pas simplement d’apparat. Le campus bénéficie de multiples lieux de vie et d’échange. Des bancs, partout, des espaces chaleureux, des fauteuils. On y met les étudiants dans de bonnes dispositions pour qu’ils étudient et s’épanouissent. C’est très rafraichissant.

J’ai tardé à écrire, car j’appréhendais. Morland avait répété n’apprécier guère ces posts de blog faits de « j’ai vu ça, et c’était cool » ou de « j’ai goûté ce plat-ci, c’était pas très bon ». Je craignais de tomber dans ces pièges.

Mais j’avais des histoires à raconter. Ici, j’ai fréquenté majoritairement des étudiants en échange, ce qui est source d’une grande richesse. Les parcours sont variés –bien plus qu’en France où l’on fréquente finalement des gens de notre fac ou de notre promo.  Les discussions permettent de mesurer l’ampleur de nos divergences culturelles. Il y a bien quelques principes, mais en règle générale, les identités nationales prennent le pas sur notre supposée identité européenne. Pour les américains, il y a plus souvent des clichés sur les Français, sur les Berlinois ou les Irlandais que sur l’Union européenne, que l’on aborde pour ainsi dire jamais. N’allez pas lire que l’Union européenne est une vue de l’esprit. Nous sommes européens, c’est indéniable, mais nous le sommes en opposition au sud-américains ou aux asiatiques.

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Si l’on fréquente peu de canadiens, c’est d’une part car ils sont peu nombreux (près de 40 % des étudiants sont internationaux), mais surtout car il n’y pas véritablement d’esprit de promo. La fondation des liens d’amitié dépend souvent de la première année, passée en résidence, avec tous les autres premières années. Les cours sont à la carte –plus ou moins-, et l’on ne voit parfois des étudiants qu’une heure et demie par semaine. Difficile dans ces conditions de véritablement former un esprit de corps.

Ijsberg. Partir à l’autre bout du monde n’était pas aisé. Je n’irais pas jusqu’au crève-cœur, car je me savais capable d’assumer la charge d’un travail à neuf heures de décalage du cœur de la cible, et de parvenir à apporter une vraie plus-value du fait de ma présence sur un autre continent. L’été a été plutôt positif. Les chiffres sont bons. Nous sommes dans les clous de nos espérances. Mais que l’on bosse dur. Les journées filent sans que nous ne le réalisions. Il y a une réelle exigence éditoriale, combinée à l’impérieuse nécessité de présenter nos articles mieux que ne le font les autres. Toujours, il faut penser la mise en valeur, l’exploitation des histoires qu’on nous relaie. Ce n’est pas facile. Il y a, souvent, des messages d’encouragement –et c’est très gratifiant-, mais une frustration –tout du moins en ce qui me concerne- de ne pas parvenir d’une part à obtenir les chiffres ou les échos que méritent certains articles. C’est affaire de patience, et j’en manque.

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Candidat à rien, enfin. Comme chaque année, un de nous se retrouve en échange dans un pays anglophone. Je n’ai pas cette année cherché à recruter. Je n’ai pas d’objectifs d’audience. Le site existe et continuera d’exister tant que nous aurons des choses à dire. Il se veut toujours –sinon plus- un récit de notre monde, par des jeunes d’une vingtaine d’années. Il se veut toujours relativement ouvert, si tant est que le niveau d’exigence fixé par l’accumulation de nos articles soit respecté. Il n’a nulle autre ambition que celle-ci. Après plus de 700 articles, nous avons tous évolué, muri nos projets de vie. Et je suis ravi de pouvoir retourner quand il me le plaît à ce site.

Dans ma chambre, la nuit est tombée depuis longtemps. La pluie qui nous a épargné toute la journée a commencé à tomber. Quelques gouttes heurtent ma fenêtre, tandis que mes haut-parleurs jouent Tom Waits. Ma vie d’ici ne diffère finalement pas tant de celle avec vous. Je n’ai pas écrit, cherchant désespérément des histoires extraordinaires à raconter, des expériences amusantes, dépaysantes. Il y en a eu, mais c’est bien dans la normalité de mon quotidien que résident le plus de richesses. C’est ce dont je tâcherais de vous entretenir ces prochains mois.
Vancouver, le 27 octobre 2014.

4 Commentaires

  1. Je suis passée par UBC il y a maintenant … 3 ans. Je me reconnaîs bien dans ton expérience. Surtout dans la normalité du quotidien là bas, qui s’installe très vite. Partir à UBC n’est pas un erasmus à la barcelonnaise, ça prend plus souvent des airs de retraite spirituelle. Mais au bout du monde, il est clair que chaque instant est différent, et c’est déjà énorme.
    Si jamais, voici mes récits à moi de cette époque, qui commencent ici http://en-avant-cou-vert.blog.ca/ et finissent là : http://enavancouver.canalblog.com/

  2. Salut Mini, ici Julie (alias Punky Brewster de la troupe de théâtre de St jo, oui je sais ça remonte…).
    Je suis ravie de pouvoir lire ton article sur Vancouver car c’est une ville que je rêve de visiter, non pas en tant que touriste mais en tant qu’expatriée. Je vis actuellement mon année anglophone en Angleterre (à Epsom, banlieue de Londres), et en lisant la description de ton train-train, je reconnais quelques fois les mentalités anglaises. Et la France ne me manque pas, et j’ai l’impression que partout ailleurs sera mieux que notre chez nous natal.
    Je viens quelques fois lire ce blog en mode discretos, mais il est très bon de par la qualité de rédaction de chacun mais aussi les sujets de vos articles.
    J’attends avec impatience les prochains articles.

  3. Je reconnais aussi dans cet article ma vie à Montréal, le quotidien, la façon d’enseigner à McGill, les mentalités que l’on rencontre.

  4. Très sympa comme article, ça me rend impatient : je pars pour Montréal en début d’année, j’espère en parler aussi bien que toi.

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