Chroniques d’un insulaire : “Marchez au milieu de la route, toujours !”

 

Nous asséchons  nos verres. Jean Jean propose de nous resservir. Il a un nouveau flacon à nous faire goûter, un Nicrosi. un ancien vin très prestigieux, mais qui, pris dans les spirales du succès, avait fortement perdu en qualité. “Habituellement, je prends pas de Nicrosi. Mais là, le producteur m’a dit “Jean Jean, on s’est améliorés, je t’en envoie 6 cartons, tu me diras ce que tu en penses.” Alors on va goûter. Attendez.” Il rentre dans les cuisines, en ressort avec une bouteille,  prend mon verre à eau, le remplit de vin et fait de même avec celui de mon oncle. Nous trinquons.

Les hommes boivent de concert et reposent leurs verres. Le vin n’est pas mauvais, mais moins caressant en bouche que le précédent. Jean Jean fait la moue. “Il est pas bon. Je vais lui renvoyer”.

 

Pour la peine Jean Jean nous ressert d’un autre vin, un Alzeto, bien meilleur, il est vrai. Après quoi, il retourne faire un tour des tables. Mon oncle se tourne vers moi “on te l’avait dit, un phénomène, n’est-ce pas ?” J’approuve. Je me concentre pour ne rien oublier de ce dîner. Les histoires de Jean Jean m’enchantent : il y a de quoi écrire des livres entiers. Nous n’avons discuté que quelques minutes, pourtant, j’imagine la vastité de tout ce que l’homme a vécu.

Le plat de pâtes s’est bien vidé désormais ; les tables voisines aussi. Nous demeurons quelques habitués. Jean Jean  se saisit une chaise et revient s’assoir avec nous.

 

Vous savez, toutes les langoustes sont fraîches. Quand je n’ai pas d’arrivage, je ferme. C’est ma seule promesse, ici. Elles viennent toutes de Corse, mais les trouver est de plus en plus dur. Avant, j’étais le seul. C’est moi qui ai lancé les pâtes aux langoustes. J’avais mes fournisseurs, vers Propriano. Et ça suffisait. Mais la concurrence s’est accrue, il y a de moins en moins de langoustes sauvages. Chaque matin, j’ai un type qui part en scooter vérifier les arrivages. J’ai un pêcheur qui travaille avec moi depuis des années, au-dessus de Porto Vecchio. Avant, il avait une petite cabane en bois. Il a pu se construire une maison, une piscine avec tout ce que je lui prends comme langoustes. J’en ai servi des langoustes, vous savez !

Une fois, j’ai fait un repas à la Tour Eiffel. On est partis en avion le matin pour Paris. J’ai cuisiné toute la journée. Ils étaient enchantés !

Il y a quelques années, Sarkozy avait fait un conseil des ministres ici. Ils étaient venus en hiver avec leur clique. On leur avait dit qu’il fallait manger chez moi. Donc je les sers. C’était mi-janvier. Il y avait Lagarde, Fillon, Sarko… Ils savent qu’ici, les langoustes sont fraîches, jamais congelées Mais en  janvier, la pêche est fermée. Sarkozy le sait, il signait les décrets. Pourtant, ils ont tous mangé ici. Quand même, ces politiques … ! .”

Jean Jean est de ceux à qui on ne le fait plus. Il sait son importance pour nombre de pêcheurs de l’île. Il génère des sommes astronomiques chaque année. Pourtant, avec son bandana rouge qu’il tripote de ses doigts gras, il est resté un homme, simple.

 

Vous savez, ce dont je suis le plus fier, c’est d’avoir sauvé deux vies.” Bien aidé par une myrte maison, Jean Jean se laisse désormais aller plus facilement aux confidences. La nuit ajaccienne est tombée depuis longtemps. Le disque de Rossi est arrivé à son terme. En cuisine, les serveurs ont fini de ranger. Il n’y a plus que Jean Jean et nous.

Il a un air un peu paternel, en fait. Il semble protecteur envers ses serveurs, envers ses clients, envers tout le monde. Il se tourne à nouveau vers mon cousin et moi : “Vous savez, les jeunes, la nuit, marchez au milieu de la route. C’est plus sage. Je le dis à ma femme “marche toujours au milieu de la route !”Il demande à ma tante si elle sait pourquoi. Elle  s’en doute bien, mais feint de l’ignorer.

La nuit, on ne sait jamais qui va sortir d’une ruelle, de l’ombre d’un immeuble, ou se cache à l’abri d’un store. Alors, du milieu de la route, si tu dois courir, tu as toujours deux mètres d’avance. C’est terrible ici. On ne sait jamais ce qui va arriver. Une fois, je sortais les poubelles, c’était il y a vingt ans. Là, j’entends du bruit. Je vais voir. Ils étaient deux, en train d’attaquer à la hache un pauvre homme. Je le connais. Il a deux fils et livrait des pains au chocolat pour gagner quelque argent. Alors je me suis mis au milieu en leur disant d’arrêter. C’était des nationalistes, j’ai reconnu leur regard. J’ai sauvé le pauvre homme.

Plus récemment, je finissais de fermer le restaurant. Ma femme était là. J’entends une rafale.” Jean Jean montre une ruelle, au fond de la place. “Ça venait de là-bas. J’ai dit à ma femme de rester là et je suis sorti. Un type courait, blessé. Il était pourchassé par deux hommes armés de mitrailleuses. Des mitrailleuses !

Il a trébuché et s’est affalé contre ce pot de fleurs, la main sur sa blessure. Je me suis porté à son secours. Ses poursuivants sont arrivés. Ils m’ont vu. Je leur ai dit que ça suffisait. L’homme était dans un sale état. Ils sont partis. On a pu sauver l’homme. N’oubliez pas les jeunes, marchez au milieu de la route, toujours.”

 

NDLR : Cette chronique restera comme le dernier texte publié corrigé par Francis Stumbauer. Je continuerai et finirai les Chroniques d’un insulaire, en espérant que la qualité n’en pâtisse pas trop. L’ensemble de ces textes lui est dédié.

2 Commentaires

  1. Toujours très passionnants ces récits sur” l’identité corse”,respectueuse de mon “identité provençale” j’en ressens toute la valeur, toute la profondeur et toute la richesse qui fait de la France une “population” et non des clones . Je ressens aussi le grand respect de l’auteur de ce texte dans la neutralité de son récit. On ne se lasse jamais de tels textes
    A bientôt

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