Au professeur

 

Il y a neuf ans que j’ai rencontré Francis Stumbauer. Chétif, angoissé, exténué même, alors que l’année scolaire n’avait toujours pas commencé, j’attendais aux côtés de ceux qui allaient partager mon quotidien deux ans durant. Il est arrivé, empressé, ventilateur sous le bras, stylo rose dans la poche. Il s’est planté au début du rang, fier et ravi de rencontrer une vingtaine de nouveaux élèves, tous précoces. Il nous a dit « Suivez-moi ». Et nous l’avons suivi. D’abord, nous avons emprunté l’escalier vertigineux, accolé à la façade de l’Immac. Puis, entrée dans le bâtiment. Le groupe classe hétéroclite que nous formions était plutôt silencieux. La moitié, environ, tout à la joie de se retrouver après un été de vacances, était assurément la plus bruyante. Nous autres, les pièces rapportées, nous regardions dans le blanc des yeux, inquiets de la sauce à laquelle nous serions mangés, désenchantés du système scolaire qui nous forçait à émigrer en Ardèche du Sud et à goûter, mais nous l’ignorions encore, les joies de l’internat, et le plaisir sans cesse renouvelé de se réveiller, à longueur de semaine, avec des amis. Je ne faisais guère le fier, en milieu de rang. Angoissé, tendu, isolé. Nous avons pénétré dans la classe. Je m’en souviens, comme si c’était hier. Les murs violets, les fenêtres qui s’ouvraient sur les arbres verts du parking oscillants sous la douce pression du vent. Je me suis assis dans les premiers rangs. Francis a fait de même, mais à son bureau. Il a posé son ventilateur sur le bureau, l’a affublé d’un regard plus qu’affectueux, puis il s’est tu, et nous a regardés, comme pour lire en chacun les épreuves qui l’avaient mené ici, mais surtout le bon qu’il s’apprêtait à mettre en valeur.

Quand il eut fini son tour de classe, du haut de son poste d’observation, il reporta son attention sur son ventilateur : « Ceci est indispensable à ma survie ». Et ainsi commença le tout premier cours de Francis Stumbauer auquel j’eus l’honneur d’assister.

Il est aujourd’hui, comme le reconnaissait Kevin, bien difficile d’imaginer celui que j’étais alors. Je sortais d’une année extrêmement éprouvante, durant laquelle j’avais accumulé les crises d’angoisse, me privant d’une scolarité normale et pire encore, du bonheur innocent auquel chaque enfant devrait goûter.

Si j’écris ce texte, c’est, car j’ai eu la chance inestimable, comme beaucoup d’enfants de mon genre, mais si peu au final, de croiser la route de Francis. Il n’aimait pas les compliments, ça non, et aurait haussé les sourcils s’il avait lu ceci. Si j’avais osé lui faire corriger le texte, il aurait même purement et simplement supprimé le passage, comme il l’a fait à tant de reprises dans les Funambules, sitôt que j’osais lui tisser des louanges.

Il ne pouvait nier cependant être atypique. Il était de ces êtres d’exception qu’on est bien inspirés de rencontrer, mais surtout d’apprivoiser, comme le renard, dans le Petit prince. Lors du premier cours, il nous distribua à chacun une fiche de contact. Là où les professeurs ont pour habitude de quémander des informations leur permettant de contacter nos parents, Francis sortait du cadre. Il était joignable chaque jour de la semaine, même le week-end. Le lundi, les moins dormeurs d’entre nous pouvaient même lui téléphoner à partir de 3 h du matin, « si cela était utile, nécessaire ou simplement agréable ». Quand je rentrais chez moi le mercredi, mes parents n’en revinrent pas, et cela reste le plus haut degré de dévotion d’un professeur pour ses élèves qu’ils aient connu.

On ne suivait pas dans ses cours un programme. Il abhorrait celui de l’Éducation nationale et nous régalait chaque semaine de nouveaux enseignements. Versification, dictées, théâtre. Avec le recul, bien évidemment, ce fut l’année de français la plus enrichissante que j’aie suivie. Tout était prétexte à un éveil intellectuel. Les questions fusaient, les remontrances et les éclats de rire aussi. Par je ne sais quel miracle, je repris goût à la vie et l’école. Francis y contribua. Il n’en a pas seul les mérites, certes, mais sans lui, rien n’aurait été possible.

Une dizaine d’années avant mon arrivée à l’Immac, il se prit d’intérêt pour les surdoués. Des enfants pas tout à fait comme les autres, capables du meilleur, de surprendre par la justesse de leurs remarques, l’aplomb de leurs prises de paroles, mais aussi la puérilité soudaine dont ils pouvaient faire preuve. Des petits êtres hyper sensibles, hyper curieux, trop souvent malheureux. Et comme il n’aimait pas vraiment le cadre que lui imposait l’Éducation nationale, mais demeurait persuadé, en candide qu’il était, que l’on pouvait le remodeler à notre sauce, il décida de créer un cycle d’enseignement dédié à ces enfants. Un cycle où l’on ne les empêcherait plus d’aller à leur rythme, où ils pourraient côtoyer leurs pairs. Une idée folle en bref. Il entreprit alors, comme il se plaisait à le raconter, un tour de France des initiatives dédiées au précoce. « Ce ne fut pas bien long, il n’y avait pas grand-chose à l’époque. Je proposais alors un dossier de synthèse détaillant mon projet aux autres enseignants. Ils me rirent au nez et me renvoyèrent dans mes cordes. » Tout était à refaire. Pas fâché pour un sou, sûr de ses forces et de la pertinence de son projet, Francis les convia donc, les uns après les autres, à des week-ends « précoce ». Ils partaient, enchainaient les trop rares congrès, et ainsi, il parvint à convaincre les autres profs du bien-fondé de son idée.
Le cycle précoce de l’Immaculée Conception était né. Il y consacra les quinze dernières années de sa carrière. Comme directeur, d’abord, puis comme professeur principal. Il n’aurait pas aimé que je dise qu’il était un fort bel ambassadeur de notre cause, préférant parler de ses anciens, qu’il appelait régulièrement.

Il se joua du système dans l’allégresse jusqu’à la fin de mon collège. Il avait sauvé des centaines d’élèves, malgré quelques échecs. Une ombre passait sur son visage lorsqu’il me parlait de ces parias toujours pas acceptés.

Les histoires d’amour finissent mal. Celle que vivaient Francis et l’éducation nationale ne fit pas exception à la règle. L’Immac fut brisée par le système, personnifié par un directeur haineux et vicieux. Tout ce qu’il avait construit en deux ans fut réduit à de simples souvenirs. C’est ainsi que débuta sa retraite, sur une douloureuse rupture. Et c’est grâce à cela, d’une certaine manière, que débuta notre seconde relation.

Après mon collège, nous n’avions pas vraiment gardé contact. Je lui présentais mes vœux, il me souhaitait mon anniversaire ou célébrait ma fête. Cependant, je mettais un point d’honneur à l’informer de mes « réussites ». Je l’appelais pour lui annoncer l’obtention de mon bac, et le premier, il comprit ma déception.

Et après une seconde déception, je me mis en tête de raconter mon histoire. Heureusement, et ce fut probablement l’une de mes meilleures décisions, je fis appel à Francis pour relire mes textes, s’assurer de leur lisibilité et de la justesse du propos. Il s’en chargea avec une application telle, et sans jamais rien demander en retour, que ce projet que j’espérais conclure en quelques pages devint le récit d’une vie.

Il voyait dans mon récit une œuvre inédite « il est tellement rare de voir un précoce témoigner ». Quant à moi, je ne pouvais le décevoir ni me résigner à bâcler mon travail. Il y avait aussi ce défi, de viser la correction zéro. Objectif inatteignable, il maniait les mots avec une telle aisance, les remodelait avec sagesse, parfois avec un brin de folie, mais sans jamais renier les règles grammaticales. Lui comme moi adorions ces corrections. Durant les 4 ans que dura notre collaboration, j’ai acquis un style et une aisance dans l’écriture. Sans lui, ma plume ne vaudrait pas grand-chose. Francis, lui, y voyait une nouvelle carrière et une forme de retour aux fondamentaux. « C’est l’enseignement tel que je l’ai toujours rêvé. Tu es attentif et je me sens utile. Là, on peut travailler sereinement, pas comme en classe. »

Il était sévère avec sa carrière. Je crois qu’il ne s’est jamais remis de sa rupture avec l’Éducation nationale. Il m’avait avoué regretter les éclats de rire des enfants. « On rit beaucoup dans une classe, ça me manque, forcément. »

C’est pour cela, notamment, qu’il appréciait tant convier ses anciens à sa table de Lyon. De mon arrivée à mon départ, il y a quelques semaines, j’y avais le titre, comme tous les autres, d’invité permanent. On y mangeait toujours bien, toujours en quantité. Je lui contais l’avancée de mes projets, les éventuelles nouvelles que j’avais de mes camarades. Il faisait de même, ne manquait jamais de me parler de cet ancien, qui désormais coulait des jours heureux. Francis savait-il que je lui devais tant ?

Il me remerciait parfois davantage encore que je ne le faisais quand je partais, ravi d’avoir pu discuter plusieurs heures durant. Il prenait systématiquement des nouvelles de ma famille. Je l’ai rarement connu si fier que lorsque je lui annonçai la réussite de mon jeune frère en première année de médecine. Il s’était empressé de le publier sur son mur Facebook !

Ah ça, qui aurait cru que Francis Stumbauer serait si à l’aise avec la modernité. Il publiait quasi quotidiennement des messages, tantôt amusant, tantôt sérieux, visant à mieux faire connaître la langue française et ses pièges. C’était une mission civilisatrice après l’heure.

Je m’amusais de le voir commenter les sites des médias pour épingler leurs lacunes grammaticales, orthographiques ou syntaxiques. Combien de fois m’a-t-il appelé pour m’informer de fautes dans mes articles, ou ceux d’auteurs de Candidat à rien et plus récemment d’Ijsberg ? Si je suis si tatillon, c’est grâce à lui et à sa rigueur exceptionnelle. Si Candidat à rien est si fier de la qualité de ses productions, c’est grâce à lui. Tous les auteurs ont toujours pu bénéficier des conseils de Francis. Morland me le disait : “il n’est pas auteur, mais a sûrement davantage contribué à CàR que beaucoup d’entre nous”.

Mes meilleures aventures doivent tellement à Francis Stumbauer. Il y a une semaine, quand Mata’i m’a téléphoné, je n’ai guère douté de ce qu’il me dirait. Dans ma tête, pendant que le téléphone sonnait, je me le répétais, comme pour mieux me persuader que c’était vrai. Il était si jeune.

J’ai eu la chance, du fait de mon départ tout proche, d’avoir avec Francis des échanges longs et sincères. Il savait à quel point je le considérais et le considérerai à jamais. Je lui dois tellement. Nous lui devons tellement.

Il y a quelques années, je lui avais souhaité son anniversaire avec un peu de retard. J’avais débusqué cette phrase de Daniel Pennac  : « Il suffit d’un professeur – un seul ! — pour nous sauver de nous-mêmes et nous faire oublier tous les autres. » Francis Stumbauer était ce professeur.

 

CYRANO, [est secoué d’un grand frisson et se lève brusquement.] 
Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
[On veut s’élancer vers lui.]
Ne me soutenez pas ! Personne !
[Il va s’adosser à l’arbre.]
Rien que l’arbre !
[Silence.]
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
Ganté de plomb !
[Il se raidit.]
Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin,
Je l’attendrai debout,
[Il tire l’épée.]
et l’épée à la main !

LE BRET
Cyrano !

ROXANE, [défaillante]
Cyrano !

[Tous reculent épouvantés.]

CYRANO
Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
Il lève son épée.
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
[Il frappe de son épée le vide.]
Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
[Il frappe.]
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
[Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.]
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
[Il s’élance l’épée haute.]
et c’est…
[L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.]

ROXANE, [se penchant sur lui et lui baisant le front]
C’est ?…

CYRANO, [rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant]
Mon panache.

RIDEAU

2 Commentaires

  1. Bel hommage à un professeur digne du noble mot “Enseignant”. Je lisais avec intérêt, à la parution de chaque article de CàR, ses commentaires, certes je trouvais parfois un peu rigoureux sur une virgule oubliée ou un accent; mais il avait raison car une de ses valeurs était la rigueur, et sans rigueur aucun talent ne peut s’épanouir; aucune création n’est possible, aucun travail sérieux ne peut être entrepris. Bonakor, résultat de son travail de pédagogue,il faut continuer avec la même richesse de style;de sujets différents et tous, dans leur genre, fort intéressants
    Adieu, Monsieur le Professeur
    Bon vent à CàR

  2. Pourquoi… ?
    En lisant ce soir un texte sur internet et écoutant un morceau d’Olafur Arnalds, j’ai pensé à Francis et me suis dit… il n’aimerait pas ce morceau. Je lui avais partagé un morceau d’Arvo Pärt qui m’avait valu des « houlala!!! ».
    Internet, c’est une pensée, un clic. Donc j’ai regardé ce qu’il en était de Francis et… j’arrive sur ce témoignage qui commence à me mettre les larmes aux yeux, puis …les joues deviennent trempées ! Voilà, ce texte transpire tant ce qu’il se vivait dans cet « immac » et de l’autre côté pour les parents.
    Oui, Francis a dessiné des arabesques ineffaçables dans les cœurs de ses élèves et de leurs parents.. et grands parents aussi. Que de graines, de fleurs, de sourires et de larmes en découlent et naîtront.
    Merci Bonakor d’avoir bouleversé ma soirée, un témoignage, une ellipse dans le temps, un éclair dans la mémoire, une averse dans le cœur. Merci l’élève et de belles fleurs à venir.
    Le texte dont je commençais la lecture s’intitule « Un cours en miracle ».
    Isabelle, maman de Mata’i

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