Vivre Avignon

Il y a d’abord les couleurs. Les milliers d’affiches tapissant les murs de la ville égayent jusqu’à l’oeil blasé de l’autochtone.

Il y a ensuite une ambiance. La nuit. Les étoiles. La rumeur du monde. Nous voilà donc de retour pour ce Festival estival qui, en termes d’affluence, tire bel et bien la bourre à celui d’Edimbourg. Si elle se découvre hors saison, Avignon se dévoile en juillet. Place aux artistes et comédiens, diseurs de mots, conteurs de rêves. Trois semaines durant, la ville a le théâtre pour seul pape. Du in ou du off, de rue ou de boulevard, au milieu de la nuit ou à l’heure de siroter son soda au sifflement des cigales, peu importe l’obédience, pourvu qu’on ait le rêve.

C’est un sentiment libérateur de retour aux sources qu’éprouve le promeneur solitaire et noctambule ayant eu le malheur, une fois n’est pas coutume, de faire l’impasse sur une édition du plus grand théâtre du monde. Il lui faut, le visage caressé par un léger mistral d’été, du crépuscule du jour à sa renaissance, bercé par la musique et entraîné par la foule, se laisser aller, guidé par ses seuls pas le portant de la place du palais aux confins de la rue des teinturiers, au sentiment d’abandon dans la nuit de juillet qui semble éternelle, pour réaliser ainsi que, durant cette période bénite, la cité des papes se fait cadeau des Dieux. 

De l’ampleur du Festival viennent son charme comme ses défauts. Projet devenu gargantuesque dans une ville à taille humaine, il est à la mesure de cette Avignon, nantie, dans son intra muros de 15000 habitants, d’un patrimoine culturel digne d’une capitale. Conscient de son exceptionnalité, le plus grand théâtre du monde a pu se sentir pousser des ailes, s’affranchir de l’esprit fondateur. Remiser les grands classiques. Sauf en néerlandais surtitré. De populaire, le théâtre a ainsi pu devenir somptuaire, creusant un fossé entre festivaliers oisifs se contentant des artifices du 14 juillet, et austères esthètes ayant l’apanage des 3 coups. Portrait quelque peu déformant dont se délectent ses contempteurs.

L’édition 2014 a rappelé avec force l’essence d’Avignon. Dans les pas des illustres pionniers, Le Prince de Hombourg retrouvait la cour. Dans sa plus pure vocation à l’unique, le Festival offrait un marathon de Shakespeare avec un Henry VI en version intégrale: 18h d’une fresque historique des plus épiques, faite par et pour Avignon.

Car l’on monte des spectacles “pour Avignon“, le Festival crée en 1947 par Jean Vilar ne se pouvant dissocier de la ville. La scène et la cité sont indispensables l’une à l’autre. Sans l’écho des tirades de Rodrigue déclamées par Gérard Philippe, ces murs de pierre n’abritant plus aucun pape ne serait en effet pas les mêmes. Et quel serait l’intérêt de venir jouer à Avignon, si ce n’est pour se confronter aux aléas du plein air, face à un public de 2000 âmes, prompt à la manifestation sonore de son adhésion ou sa réprobation, auquel il faut faire face en plein coeur du plus grand palais gothique d’Europe, n’ayant rien abandonné de sa majesté à l’écoulement des siècles? Ancré dans l’histoire par le lieu, le Festival semble, à l’abris du Palais, apte à subir les épreuves du temps avec la force tranquille de celui-ci.

A l’ivresse des 3 semaines de juillet succède invariablement la gueule de bois du début d’août. Le début de lassitude éprouvé en fin de Festival ne résiste pas au crève-coeur qu’est le spectacle obligé de l’arrachage des affiches, faisant désormais corps avec les murs de la ville. L’exaspération marginalement ressentie par l’habitant de ces lieux en manque de sommeil s’efface alors devant ce qui rythmera les 11 prochains mois de l’année: l’attente qu’Avignon soit de nouveau d’humeur festivalière.

1 Commentaire

Laisser un commentaire

Envoyer à un ami