Grands départs

Dans la nuit de lundi à mardi, je vais lancer Ijsberg. Je supprimerai la page qui s’affichait depuis des mois à quiconque voulait découvrir le site internet,  et le rendrai disponible à tous. Cette nuit-là marquera aussi pour moi une nouvelle étape, sous bien des aspects. C’est ma première aventure professionnelle. C’est aussi, je crois, la matérialisation de la fin de ma licence, comme si tout m’avait concouru à me faire vivre ce moment.

Quand je suis arrivé à Lyon il y a trois ans, pétri d’appréhensions de toutes sortes, j’ai dû découvrir la vie seul, dans une ville inconnue. J’avais tout à construire et peu de repères sur lesquels m’appuyer.

Je devais aussi reconstruire des rêves, fixer à nouveau des objectifs après avoir échoué à atteindre celui que j’avais visé lors de mon lycée et de mon année de prépa. Avec le recul, on dira probablement que cet échec me fut plus que bénéfique. Sans lui, je n’en serais pas là aujourd’hui, je ne me serais probablement pas autant investi en marge de mes études et je n’aurais pas rencontré la moitié des personnes qui aujourd’hui comptent parmi mes amis proches.

 

À Lyon, je crois que je me suis réellement construit en tant qu’individu. J’ai eu la chance d’arriver à concilier une licence chronophage et exigeante avec de multiples activités extra-universitaires. Ceci, à n’en point douter, n’aurait été possible sans le soutien de mes camarades, toujours prompts à me dépanner de leurs cours pris en note avec application. Mais je n’échappe pas non plus, dans une certaine mesure, à un constat d’échec. Si ce que j’étudiais m’avait réellement passionné, je n’aurais probablement pas tant cherché à faire autre chose. Je n’ai pas su m’orienter dans quelque chose qui me correspondait et me satisfaisait. C’est aussi le lot de nombre de mes semblables. J’ai su par contre tirer pleinement parti de la liberté que la fac m’offrait pour m’épanouir ailleurs et d’autre façon.

 

 

Je quitte Lyon serein. J’y ai rencontré des amis formidables, enrichissants, intelligents, et y ai passé d’excellents moments. Je me souviens de tant d’éclats de rire autour de ma table, de quantité de cocktails, d’inoubliables soirées à refaire le monde sur les quais ou à simplement goûter la joie d’être ensemble. J’appréciais particulièrement, une fois la ville assoupie, de flâner, le long du Rhône, me plaisant parfois à régler mon pas sur l’allure de l’onde, n’importe quel objet flottant me servant alors de point de repère. C’était léger, c’était badin, c’était on ne peut plus futile, mais cette frivolité dans l’art de perdre mon temps était ma façon à moi de renouer avec une sérénité alors retrouvée dans un « rien faire » régénérateur. Me vidant l’esprit, j’évacuais alors tout le stress accumulé, abandonnais soigneusement mes tracas et mes préoccupations aux cimaises des branches flottantes, déposais sur les troncs oscillant mes « emmerdes » en fredonnant à l’envi la célèbre chanson de Charles Aznavour. À ma façon, je faisais la paix dans mon âme, redonnais aux soucis et aux préoccupations leur juste place, dégonflant à la pointe d’une ataraxie reconquise tous les petits ballons d’angoisse, toutes les baudruches de tracas et d’embarras d’un quotidien mené tambour battant.

D’une certaine manière, je crois que je me suis aussi laissé déborder par ce qui m’arrivait. Je suivais un chemin incertain, parfois bien pentu, difficilement praticable, mais à aucun moment, je ne doutais qu’il ne fût le bon. Il est plus facile évidemment de tenir a posteriori pareils propos. Mais quand on obtient le bac, on fait un grand saut. On prend le risque de choisir une voie en s’imaginant que l’erreur serait fatale.

 

Ce n’est pas le cas du tout. La richesse du postbac est justement de pouvoir recommencer, d’oser l’erreur et de l’accepter. Toute action contribue à notre élévation. En quelque sorte, depuis la nuit où, à Cuba, à bord d’une voiture de location, j’attendais avec crainte et tremblement que l’on m’informât par texto de mes résultats, tout m’a mené à ce que je suis, là où je vis. J’ai très vite décidé de rebondir, pour me prouver à moi-même que je n’étais pas un bon à rien, certes, mais aussi pour avancer, progresser et passer des étapes.

Je n’ai pas eu l’impression de bénéficier d’une quelconque aisance particulière lors de ma licence. J’ai dû travailler, plus que je n’aurais jamais crû devoir le faire, plus que je ne l’avais jamais fait, mais surtout, sans briller jamais. Et ce fut parfois frustrant de se savoir pertinemment à la hauteur sans parvenir à le prouver. C’est tout ce que je faisais à côté qui me permettait de me rassurer sur l’éventail de mes capacités.

 

Je construisais avec lucidité les conditions de ma réussite et ne subissais plus un système qui ne me convenait pas. C’est pour cela que je me suis « éparpillé ». Et j’écris le mot sans y attacher aucune connotation péjorative, mais très conscient que pour tant d’autres ce verbe est synonyme de « perdre son temps » de fort répréhensible façon. Je me suis éparpillé, car c’est ainsi que je m’épanouissais. Je faisais ce pour quoi j’avais l’impression d’être doué et outillé. Et c’est cela qui m’a permis de me trouver, tout au long de ces trois dernières années.

 

Amusant aussi de réaliser à quel point la fin de ma licence coïncide avec le début d’une grande aventure professionnelle. Quand nous avons commencé à envisager le lancement d’Ijsberg, tout m’a paru logique, naturel. Alors même qu’il y a trois ans, jamais je n’aurais pu ne serait-ce que l’imaginer.

 

Pourtant, moi qui ai toujours redouté l’inconnu et appréhendé l’échec, je m’étonne de tant de sérénité quant à ce projet. D’autant qu’au-delà d’Ijsberg, les mois à venir vont drainer dans leur sillage le plus grand bouleversement qu’ait à ce jour connu ma jeune vie : je vais partir étudier à l’autre bout du monde. À 8 500 kilomètres de la maison qui m’a vu grandir, 12 heures de décalage, une autre langue, d’autres modes de vie. C’est aussi une sacrée revanche ! Qui l’aurait cru quand je suis arrivé dans mon nouveau collège en Ardèche et que je passais des après-midi recroquevillé sur la chaise de l’accueil, angoissé au point de ne plus desserrer les dents. Et que répondait le médecin à mes profs inquiets ? « Patientez, ça ira mieux après ! » Il avait raison : Bravo Doc !

 

Ijsberg va-t-il être un succès ? Au risque de vous surprendre, j’avoue n’en avoir aucune idée. Ces derniers mois, nous avons reçu nombre de messages d’encouragement. Les gens portent un réel intérêt au projet. Nous l’avons longuement mûri, certes, travaillé et retravaillé, mais, c’est tout de même un sacré pied de nez aux vieux médias, que tant d’espoirs se fondent sur une bande de jeunes idéalistesà contre-courant et à contre-pied de tant de convictions, voire de préjugés.

 

Je suis serein. J’ai trouvé un réel équilibre, moi, le Funambule si longtemps sur le fil du rasoir.

Au fil de ces trois années, j’ai aussi accepté une différence qui sera toujours prégnante, mais absolument plus un obstacle à mon bonheur.

 

J’ai appris l’art de vivre. D’œuvrer pour ce en quoi je crois, et d’oser parfois simplement pour m’amuser.

Au-delà de ça, je prends conscience qu’à la rentrée, je ne reverrai pas ceux auxquels je m’étais attaché. Nous allons tous poursuivre nos études, dans des lieux différents, dans des domaines variés. Nous allons avancer indépendamment les uns des autres, après avoir tant partagé.

 

Tout compte fait, je porte sur ces trois années un regard plein de tendresse, mais quand, l’an prochain, les yeux dans le vague, perdus sur l’infini d’un l’océan frissonnant sous les rais pastel d’un soleil dilué dans la brume, je ne manquerai pas de penser à vous tous, si loin alors, car, sachez-le, vous me manquerez. Beaucoup.

 

2 Commentaires

  1. Très bel article, j’ai l’impression de me reconnaître à travers ce récit, de moi aussi avoir fait face à des échecs scolaires et d’avoir dû en tirer partie à chaque fois…

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